Nous sommes les noyés d’un rêve à venir

Dehors, il pleut, un chien aboie.
Nous nous sommes peut être faits mordre par le chien, à moins que le chien ce ne soit nous.

Cela commence ici, dans ce nulle part, ces ruines, cette chance.
Quelques éclats rôdent

Si tu mets un pistolet sur ta tempe, quelle est la seule image qu’il reste ?
Tout est vent et quelques plis
Ciels, peau, vent, oiseau, confettis, couleurs échouées, cerf volant, drapeau perdu

Déchire tous les rideaux en un cercle
Rallumer les brouillons
Des lendemains sans maquillage


D’une vie itinérante et actuellement à Belle île en mer, Emmanuelle Rosso fait naître des œuvres protéiformes qu’elle réunit dans sa constellation du Blue Theater Project pour explorer la thématique de la tension des liens, entre perte et disparition. Son univers révèle les vestiges d’un scénario en cours. L’acte de création y est quotidien et prolifique :  peintures, dessins, photographies, films, performances…

L’artiste dessine une trame entre esquisse et usure, entre les restes et leur théâtralité. Les matières naufragées, les brindilles, les cendres de ce qui fut, habitent un processus stroboscopique comme des séquences ressurgissent à la mémoire.

S’élaborent ainsi des installations qui mettent au jour « quelques détails oubliés » :

Emmanuelle Rosso peint comme on déterre une boîte à souvenirs.

Toute la poésie gît là, ce qui reste donne à imaginer aux regards ce qui était déjà traversé en souterrain par cette question: comment habiter en dehors de chez soi ?

Ana Zaninsky, juin 2018








« Comment habiter en dehors de chez soi ? » Se demande Emmanuelle Rosso, qui a depuis peu installé son atelier à Belle-île-en-Mer.

Ses peintures, dessins, photographies, textes, films et performances frappent par la délicatesse de leur rapport à l’espace et prennent la forme d’une seule grande constellation qu’elle appelle le Blue Theater Project.

« Le vide est-il un espace à vivre ? » Elle poursuit son investigation.

L’artiste se laisse traverser par ce qu’elle voit, travaillant à partir du souvenir d’une image ou d’une expérience et compose avec les manques. Comme si ses sens pouvaient absorber son environnement pour ensuite le révéler sur une surface : il s’agit d’une révélation graduelle, proche du processus d’apparition de la couleur dans la teinture – technique chère à l’artiste – ou du développement photographique, plutôt que de la représentation d’un motif existant.

Ce potentiel esthétique du manque, a mené Emmanuelle Rosso à réaliser Quelque chose brûle derrière ton ombre, peinture qui donne son titre à toute l’installation et puise ses sources dans le folklore slovène et les écrits de l’auteur mexicain Juan Rulfo. Ici, l’artiste revisite à sa manière, une gravure de France Mihelič intitulée Le kurent mort (Mrtvi kurent ,1953). En faisant disparaître le protagoniste de la scène, le kurent – figure majeure du carnaval slovène qui chasse l’hiver pour faire place au printemps – elle plonge les autres personnages dans une matérialité pirandellienne.

Puis des chaises, des aphorismes, un costume et un chapeau pointu; la narration sort du cadre et l’histoire se poursuit.

L’artiste compose avec des éléments de nature différente aussi bien qu’avec un groupe d’arpenteurs-interprètes qu’elle met en scène depuis 2014 avec le projet itinérant de La Troupe Erratum, où l’œuvre devient un terrain d’expérimentation collective.

Dramaturge de l’espace, Emmanuelle Rosso nous plonge dans une polyphonie de tonalités, de supports et d’indices, nous invitant à un temps d’écoute pour construire notre narration et habiter le lieu d’exposition.

 Martina Sabbadini, Extrait du catalogue, 63ème Salon de Montrouge, Mai 2018



Not long ago, Emmanuelle Rosso acquired a studio in Belle-île-en-Mer.

“How do we live outside of our homes?” she asks herself.

Her paintings, drawings, photographs, texts, films, and performances are striking because of their delicate relationship with spaces. They take on the shape of one large constellation she calls the Blue Theater Project. She continues her investigation with:

“Is the void a place to inhabit?”

The artist allows what she sees to traverse her, working off the memory of an image or an experience she then composes with its absence. As if her senses could absorb their environment to then reveal it on a surface: here, we have a gradual unveiling, close to how color appears during the dyeing process – a technique the artist is very fond of – or how a photograph is developed, instead of the direct representation of an already existing motif. The aesthetic potential of absence has lead Emmanuelle Rosso to create Quelque chose brûle derrière ton ombre (Something is Burning Behind your Shadow), a painting bearing the title of an entire installation with its origins in Slovenian folklore and Mexican author Juan Rulfo’s writing. Here the artist revisits in her own way France Mihelič’s engraving, entitled The Dead Kurent (Mrtvi kurent,1953). By erasing the scene’s protagonist, the kurent – a major figure of Slovenian carnivals, who chases away winter in order to make room for spring – she delves the other characters into a Pirandello-esque materiality. Then there are the chairs, the aphorisms, a costume, a pointed hat; the narration exits the frame and the story continues.

The artist has also been directing a group of surveyor-performers since 2014 in a traveling project entitled La Troupe Erratum, where the work itself becomes a ground for collective experimentation.

A dramatist of spaces, Emmanuelle Rosso delves us into a polyphony of tonalities, mediums, and clues, inviting us to take the time to listen in order to come up with our own narration and inhabit the exhibition site.

Martina Sabbadini, Extrait du catalogue, 63ème Salon de Montrouge, Mai 2018





 

Entre poésie littéraire & action spectaculaire, l’approche dynamique d’ Emmanuelle Rosso imagine sans cesse une traversée intime : celle du singulier au collectif, où chaque support biographique se trace donc en réciprocités, au seuil fragile de l’origine et de la fin.

*

Orchestré à travers deux processus majeurs, la Troupe Erratum & le Blue Theater Project, et évoluant aussi à leur intervalle, l’ univers d’Emmanuelle Rosso est presque littéralement cette « fièvre intermittente » que porte l’étymologie du mot « protéiforme » : de ses déambulations affleure une singulière attention, curieuse de l’extraction vive d’une force poétique, à l’origine déjà de multiples investigations, d’une enfance bourguignonne à sillonner la vision des restes de spectacles du festival « Chalon Dans La Rue » à ses rencontres avec Charlemagne Palestine ou les ateliers d’écriture de Jacques Roubaud.

Lesquelles investigations actionnent conjointement, et pour l’aujourd’hui encore, les mécanismes de l’art vivant et ceux des arts plastiques ou des arts littéraires. Il en va ainsi du Blue Theater Project, constellation composée en déploiement simultané de chacun des aspects de sa pratique, selon plusieurs médiums (écriture, dessin, peinture, photographie, film, performance) et, tour à tour ou par jeu de miroirs, selon six hétéronymes afférents ; autant de jalons d’incarnation plurielle pour un royaume « in progress » d’où Emmanuelle Rosso aborde la notion d’environnement en tant que multicoloriste, invoquant le paysage comme témoin de notre impermanence, interrogeant dans un va-et-vient constant entre différentes énergies ce qui peut résister à la précarité de l’existence demain plus qu’hier. Si chaque trace ainsi produite consacre de la sorte l’enjeu de son travail, celui-ci s’offre alors tel un journal intime à ciel ouvert dans lequel les êtres et les choses sont inhérents au passage d’un feu, d’une  pluie, d’un vent ou même d’un silence. 

Nour Semere / Jérôme Bel, Mars 2017





This role of the sketch and incompletion appears also in the work of Emmanuelle Rosso (France b. 1985). Her paintings are often fragmentary, as if incomplete, suggesting they might be details of larger paintings or part of the ensemble of her practices that includes bricolage, drawings and performance and in this way her paintings sometimes have multiple roles alternating as paintings, painting/objects, or décor. There is a sense of a particular sort of absence pervading the paintings, and this would seem to come from the artist’s process of recollecting the painting itself on its way backward and forward, in its transpiring. What I mean is that her practice is often that of the “sketch” particularly in the sense that the sketch is a work on its way but with its progress fragmented, “waiting” In proposing a version of the “work that makes itself,” Francois Julien wrote, “A work to be a work must leave itself behind.” (3) Julien’s notion suggests the sense of ellipsis that Rosso’s various fragmentations allow for. For this artist her process is entirely performative, the identity of the painting and that of the artist are equally fictive and equally true outcomes of the working process. However as a work is “completed” it becomes potentially a “souvenir”. As Susan Stewart wrote, “They are ‘authentic’ souvenirs in the same way that the objects of magical tasks in fairy tales are evidence of an experience that is not vicarious but lived within an estranged or dangerous intimacy.” (4) Setting Rosso’s paintings into their exhibition context we can observe their interaction within an open-ended and performative constellation in which folkloric elements suggest imaginary contexts of origin. Such a context is that of an imaginary origin for the artist, one in which the subject is a projection of childhood. These notions of childhood are inflected with longing, with the desire to understand what and where home is or was or could be. This dream space is not static but performative, a fiction that actually happens to the artist or the viewer, and from which there is always residue, a remainder. The logic of the work here is of an “interiority” that is a projection the contents of which are interiorized or given a “home.” Rosso creates landscape without horizon, meaning a landscape that paradoxically resists place or being placed. The turmoil we might see within her painting’s rich and urgent surfaces is however an exquisite embrace of place-lessness.

The personality of abstraction, Border crossings magazine, text by Stephen Horne, 2018